SARF en action 6La SARF72 a reçu des lettres allant dans le même sens que ses démarches actuelles concernant le dossier du devenir des ossements mis à jour lors des fouilles archéologiques du charnier de la place des Jacobins.

La première est une  Lettre ouverte adressée à la DRAC par trente professeurs et maîtres de conférences enseignant actuellement dans les Universités françaises (lettre publiée sur le site internet du journal Le Monde) ;

La seconde émanant du professeur Jean-Clément MARTIN, connu notamment pour ses nombreux travaux sur la guerre civile des pays insurgés. Lettre adressée à la DRAC exprimant sa position sur ledit dossier des ossements.

La SARF72 remercie tous ces professeurs pour l’intérêt qu’ils portent à ce dossier et pour leurs interventions auprès des services de l’Etat.

Lire ci-après ces Lettres fort instructives. Précisons cependant qu’elles ne sauraient engager la SARF dont la position a été arrêtée dans sa Résolution adoptée lors de  son Conseil d’administration du 26 mars (  à lire ici    ).


 

  • Lettre ouverte adressée à la DRAC par trente professeurs et maîtres de conférences enseignant actuellement dans les Universités françaises

« Une énième tentative d’instrumentalisation de l’Histoire

Déclaration des historien(ne)s à propos des ossements découverts au Mans

Nous, maîtres de conférences et professeurs des universités spécialistes d’histoire de la Révolution française, croyons de notre devoir d’intervenir dans le débat suscité par les ossements découverts au Mans en 2009 et leur devenir.

Exhumés au hasard de travaux urbains, ces ossements ont été identifiés comme des restes de victimes des combats des 12-13 décembre 1793, premier des deux affrontements au cours desquels l’armée « catholique et royale » fut vaincue par les troupes républicaines. Les analyses menées n’ont, pour d’évidentes raisons, pas permis de savoir combien des quelque 150 à 160 corps retrouvés étaient ceux de « rebelles », de civils ou de soldats républicains. Ces restes humains une fois étudiés, que convient-il d’en faire ? Une loi de 1920 interdit de transférer des corps inhumés une première fois ; le débat ne devrait donc pas exister. Il est pourtant bien là !

Ici le département de la Vendée propose de transférer ces restes aux Lucs, là Hervé de Charrette les voudrait à Saint-Florent-le-Vieil ; quant à l’association « Vendée militaire », elle préfèrerait les voir aux Herbiers, où serait aménagée pour l’occasion une « crypte de recueillement ». Enfin, une association nommée « les fils et filles descendant des victimes du génocide vendéen » est allée jusqu’à réclamer une identification des victimes grâce à leur ADN, enquête qui serait financée par un « fonds public d’indemnisation du génocide vendéen » ; le tout assorti d’un « office religieux catholique annuel ».

De telles propositions prêteraient presque à sourire, si elles ne s’inséraient dans une œuvre de réinterprétation de l’Histoire, au mépris des travaux de la recherche universitaire sur la Révolution. La démarche de certains élus locaux et de quelques associations « vendéennes » s’inscrit ainsi dans le droit fil des propositions de loi reconnaissant un prétendu « génocide » vendéen, dont la dernière (16 janvier 2013), notamment signée par un député Front National, a logiquement été rejetée par l’Assemblée nationale.

Collectivement, nous tenons ainsi à rappeler que les spécialistes de la période révolutionnaire ont démontré que la notion de « génocide » ne pouvait aucunement s’appliquer à la répression qui a sévi dans les zones géographiques regroupées sous l’appellation de « Vendée militaire » en 1793-1794. Ainsi, s’il est important que les enjeux politiques du moment, voire les questions d’identité, puissent se nourrir de la mémoire, cela ne peut se faire au prix d’une instrumentalisation du passé. A l’heure où notre République connaît des tensions multiples, nous dénonçons avec la plus grande fermeté cette volonté de réécriture partisane de notre Histoire commune.

Pierre-Yves Beaurepaire (Professeur, Université Nice Sophia Antipolis), Marc Belissa (Maître de conférences, Université Paris Ouest Nanterre la Défense), Michel Biard (Professeur, Normandie Université, Rouen), Yannick Bosc (Maître de conférences, Normandie Université, Rouen), Philippe Bourdin (Professeur, Université Clermont 2), Laurent Brassart (Maître de conférences, Université Lille 3), Jean-Luc Chappey (Maître de conférences, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Paul Chopelin (Maître de conférences, Université de Lyon), Deborah Cohen (Maîtresse de conférences, Normandie Université, Rouen), Marc Deleplace (Maître de conférences, Université Paris Sorbonne), Anne de Mathan (Maîtresse de conférences, Université Bretagne Loire, Brest), Jean-Numa Ducange (Maître de conférences, Normandie Université, Rouen), Pascal Dupuy (Maître de conférences, Normandie Université, Rouen), Dominique Godineau (Professeure, Université Rennes 2), Anne Jollet (Maîtresse de conférences, Université de Poitiers), Maxime Kaci (Maître de conférences, Université Bourgogne Franche-Comté), Isabelle Laboulais (Professeure, Université de Strasbourg), Hervé Leuwers (Professeur, Université Lille 3), Aurélien Lignereux (Maître de conférences, IEP Grenoble), Virginie Martin (Maîtresse de conférences, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Silvia Marzagalli (Professeure, Université Nice Sophia Antipolis), Guillaume Mazeau (Maître de conférences, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Christine Peyrard (Professeure, Aix-Marseille Université), Karine Rance (Maîtresse de conférences, Université Clermont 2), Frédéric Régent (Maître de conférences, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Eric Saunier (Maître de conférences, Normandie Université, Le Havre), Pierre Serna (Professeur, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Valérie Sottocasa (Professeure, Université de Toulouse-2), Cyril Triolaire (Maître de conférences, Université Clermont 2), Eric Wauters (Professeur, Normandie Université, Le Havre). »


 

  • Lettre adressée à la DRAC parJean-Clément MARTIN

« Jean-Clément Martin                                    Le 18 mars 2016

Professeur émérite Université Paris 1

à

Monsieur le Directeur

Direction Régionale de l’Action Culturelle

Pays de Loire

 

Monsieur le Directeur

 Je me permets de vous faire part de mon étonnement devant ce qui semble se dessiner à propos des exhumations de squelettes réalisées actuellement dans la ville du Mans. Les ossements sont attribués certainement à raison aux conséquences de la bataille qui s’est déroulée dans cette ville les 12 et 13 décembre 1793. Mais j’apprends que des projets de transferts sont envisagés pour que ces restes soient rassemblés dans un mémorial situé hors de la Sarthe et que l’opération devrait se mener sous l’égide d’un comité scientifique, deux choses qui méritent d’être débattues.

J’avais été contacté, il y a quelques mois, par un journaliste, qui n’a donné aucune suite à mes propos qu’il avait sollicités. Je n’entends pas intervenir directement dans la procédure qui semble être mise en place, et je ne revendique aucune responsabilité. Reste qu’il serait souhaitable que les différents courants historiographiques qui sont actifs sur la question des guerres de l’Ouest (au-delà de ce qui est considéré comme la guerre de la Vendée) soient représentés dans le comité scientifique.

Surtout, je souhaiterai attirer votre attention sur deux points de principes que j’avais déjà soulevés et qui méritent de figurer dans les débats à venir. 

1 - l’incertitude sur l’identité des personnes exhumées ne justifie pas un transfert dans un « lieu de mémoire » spécifique.

La bataille est connue pour avoir été très meurtrière, suivie d’une répression importante. Sont morts des membres des armées catholiques et royales et des personnes qui les accompagnaient, des habitants du Mans et des environs et évidemment des hommes appartenant aux armées républicaines. Il semble déjà difficile de pouvoir assurer que la nature des blessures suffit à assurer qu’il s’agit de victimes issues des groupes contre-révolutionnaires. Il est encore plus difficile de penser que ces victimes viennent exclusivement de la « Vendée militaire » puisque des chouans normands et bretons étaient présents dans les combats, enfin que les personnes parties en octobre 1793 après la bataille de Cholet venaient essentiellement des départements de Maine-et-Loire et de l’est de la Loire-Atlantique ou du nord de celui de la Vendée.

L’inhumation des ossements rassemblés dans un ossuaire situé dans le département de la Vendée ne correspondrait en rien à une « restitution » de victimes à leur lieu d’origine.

2 - la bataille a été un événement national, le souvenir qui doit en être gardé doit conserver cette dimension.

Les journées de combat ont été déterminantes dans le cours de l’histoire nationale, annonçant la fin de la Virée de Galerne. Même si la guerre a continué à être une menace pour la République pendant plusieurs mois, elle était dès lors circonscrite. La bataille du Mans de 1793 peut être considérée comme l’un des grands faits de notre histoire nationale, puisque le sort de notre nation s’est joué à cette occasion et que les troupes républicaines étaient composées de soldats (dont des adolescents et des femmes, vivandières) venus de toutes les régions françaises.

Même si ce souvenir est particulièrement difficile à évoquer, pour les violences qu’il rappelle, pour les luttes idéologiques qui sont toujours actives autour de cet épisode, il est infiniment souhaitable que nous puissions, en 2016, affronter ensemble, dans la reconnaissance de nos divergences, pareil épisode.

Il n’y a jamais de vainqueurs dans une guerre civile. Il serait utile que ces ossements puissent être réinhumés dans un ossuaire situé dans la ville du Mans, identifié par un monument rappelant explicitement ces temps d’affrontement pour que la leçon qui puisse en être tirée soit une parole d’acceptation des dissensus et d’apaisement des mémoires douloureuses.

Ceci éviterait évidemment toute récupération par un courant ou un autre des restes des victimes et cela permettrait que notre pays puisse enfin commencer à faire le deuil de ces événements. Aucun monument n’existe à ce jour pour réaliser pareil projet. Il me semble que Le Mans, ville connue pour ses attaches anciennes aux partis républicains peut accueillir un pareil lieu de mémoire et aurait tout à gagner de sa présence.

Je reste, évidemment, à votre disposition Monsieur le Directeur pour toute intervention dans le cadre de cette affaire importante et je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués,

Jean-Clément MARTIN »